Energéticiens municipaux ou locaux : un casse-tête stratégique (1ère partie)

Dans beaucoup de pays existent ces énergéticiens locaux. Ils ne sont pas nécessairement le modèle dominant comme en Suisse et partiellement en Allemagne (avec les Stadtwerke) mais ils partagent tous les mêmes caractéristiques :

  • Leur actionnariat est local voire municipal (ils peuvent être un service de la ville comme les Services Industriels de Lausanne)
  • Leur ancrage local est très fort et ils sont presque perçus comme un service régional
  • Ils sont souvent multi-fluides et peuvent couvrir un champ très vaste comme à Salzburg avec électricité, gaz, chaleur, telecom, eau et les transports publics. Les Services Industriels de Genève gèrent le traitement des déchets et la Stadtwerke München les piscines et bains municipaux. Des raisonnements et stratégies énergétiques globales leur sont donc aisément accessibles.

Mais, pour autant, ces caractéristiques sont-elles vraiment des atouts pour leur stratégie et leur développement futur ? Comment ces acteurs vont-ils pouvoir se positionner dans un monde énergétique profondément bouleversé ?

Je vais aujourd’hui concentrer mes observations sur les énergéticiens qui seront soumis à la séparation des métiers de gestionnaires de réseau et de fournisseur. Les critères diffèrent selon les pays pour déterminer ceux qui seront sujet à cet alignement règlementaire européen mais considérons, en première approximation, que cela concerne les énergéticiens ayant plus de 100000 clients. Je traiterai des autres très prochainement.

Historiquement, ces « utilities » municipales ont développé des services de proximité vis à vis de tous les acteurs locaux : les municipalités en étant souvent gestionnaires de l’éclairage public, les habitants et le tissu économique. Elles n’ont jamais eu besoin de clarifier leurs différentes missions pour développer un fort ancrage local.

La séparation des activités de gestionnaires de réseau et de fournisseur d’énergie risque de sceller des destins différents pour ces deux activités.

La gestion des réseaux reste une activité monopolistique et fait partie du monde régulé. Le développement des infrastructures énergétiques (électricité, gaz, chaleur) et leur exploitation restera donc dans le giron des villes. Cette configuration présente plusieurs avantages :

  • Des gestionnaires de réseaux locaux seront certainement mieux positionnés pour accompagner leur ville actionnaire dans sa mutation énergétique et dans le développement progressif d’un éco-urbanisme.
  • Ils seront à même de proposer plus facilement à la ville un système énergétique global incluant des sources d’énergie locale (chaleur fatale, géothermie…)
  • Ils pourront optimiser un système multi-fluides
  • La ville pourra décider d’investir dans des infrastructures légèrement plus sophistiquées, notamment en termes de capacités digitales, pour que les services rendus par les fournisseurs aux citoyens soient plus importants.

Ces avantages sont encore, dans de nombreux cas, une possibilité et les gestionnaires de réseaux ont à gérer un changement de position, l’acquisition de nouvelles compétences, leur inclusion dans un écosystème d’acteurs plus vastes qu’auparavant. Leur potentiel sera réellement reconnu s’ils prennent le leadership de la transition énergétique sur leur territoire : il ne suffit pas pour cela de dérouler des actions de façade mais bien de faire preuve d’innovation globale.

Toutefois, la complexité de leur tâche, les nombreux programmes qu’ils devront mener et les investissements associés couteront cher : il sera essentiel de réduire des coûts. Les gestionnaires de réseaux ressentiront vite l’impérieuse nécessité de se rapprocher pour partager des coûts d’études d’anticipation, des compétences ou encore des résultats d’actions, pour baisser leurs coûts d’achat par effet volume, pour agir de manière cohérente vis à vis du régulateur.

La partie fournisseur, quant à elle, se prépare un destin bien différent. La séparation des activités s’accompagne dans de nombreux cas d’une ouverture du marché de l’électricité et du gaz à la concurrence.  L’adaptation de ces entreprises au monde concurrentiel ne sera ni plus facile ni plus difficile que pour toutes les entreprises énergétiques. Leur caractère local leur réserve quelques caractéristiques propres :

  • Tout d’abord, la fourniture de chaleur reste un domaine « protégé » : aujourd’hui les réseaux sont développés dans le cadre de concession de 30 ans minimum ce qui revient à recréer des mini-monopoles. Les entreprises énergétiques locales gérant de tels réseaux pourront compter sur un volant d’activité assez stable.
  • Les investissements des gestionnaires de réseaux, décidés par la ville pour que les citoyens se voient offrir des services plus riches, supprimeront des opportunités de différentiation par la valeur et le service aux fournisseurs. Et le gestionnaire de réseaux risque, selon les cas, d’être perçu comme le vrai vecteur de valeur, surtout s’il assure la gestion opérationnelle des programmes énergétiques décidés par la ville (recharge publique de véhicules électriques, programme d’économies d’énergie etc…)
  • Le champ d’action local de ces fournisseurs devra être questionné : s’il est maintenu par tradition, le nombre de clients du fournisseur ne pourra que diminuer : sa pérennité sera vite une préoccupation. S’il est étendu, c’est à dire si le fournisseur local sort de sa zone d’opérations historiques, l’actionnaire local se demandera vite si les capitaux d’origine locale ou municipale ont pour vocation de financer une entreprise et une activité qui ne sont plus des services locaux mais qui bénéficient à une population beaucoup plus large.

Les acteurs de l’énergie locaux soumis à la séparation des activités, n’auront pas le privilège d’être moins concerné par la révolution énergétique en cours : ils ont, dès à présent, à se préparer à affronter des ruptures majeures de leurs activités.

Néanmoins, leur métier de gestionnaire de réseau semble avoir davantage d’atouts que celui des entreprises nationales tandis que leur métier de fournisseur semble être dans la situation inverse. Il faudra beaucoup d’intelligence de part et d’autre pour que les consommateurs conservent un service et une présence locale de qualité.

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